Connais-toi
Toi-même
Pierre SIMON – août 2022
Sur le fronton du Temple d'Apollon, à Delphes, dans la
Grèce antique, était gravée la devise «
Connais-toi Toi-même ». Après avoir creusé la pierre, ces mots ont
fait couler beaucoup d’encre. En voici un peu plus via ce texte.
L'ambition de ce court essai est de proposer une lecture
de cette devise : que veut-elle nous dire ? Et cela sous l'angle de la
recherche de la sagesse, sans pour autant ne définir plus précisément ni la
notion de sagesse, ni ses rapports à la notion de connaissance. Et sans non
plus se pencher sur ce que l’histoire peut nous apprendre de cette formule.
Nous verrons d'abord simplement pourquoi cette devise
attire notre attention.
Ensuite ce qu'elle affirme et ce qu'elle promet.
Et enfin ce qu'éclaire le complément classique de la
devise : « et tu connaîtras
l'Univers et les Dieux ».
Pourquoi cette devise attire-t-elle notre
attention ? Partons de l'essentiel dans le champ de la spiritualité.
Pourrions-nous définir la quête mystique comme un questionnement
fondamental ? Une recherche de compréhension des grands mystères de l'existence
? L’espoir d’une sagesse qui n’est pas de ce monde ?
Vous remarquerez que si nous sommes candidats
à savoir, à connaître, à être sages, nous sommes souvent beaucoup moins
candidats pour apprendre, suivre un enseignant ou un enseignement, censé nous
apporter cette connaissance, cette sagesse.
Peut-être est-ce l'effet de la paresse : avoir les résultats tout de suite sans
consentir l'effort correspondant ?
Peut-être est-ce l'impression d'être doté de
bon sens autant que chacun et donc que la sagesse devrait être innée ?
Patrick Deville ne nous fait-il pas
progresser en écrivant en substance « Ce
qui mérite d'être appris ne peut pas être enseigné » ? Cela ne peut
pas être enseigné sans doute car c’est de l’ordre de la révélation, de
l’initiation.
Mais, avant d’aller plus loin,
félicitons-nous d'abord d'une preuve d'évolution notable : nous avons réalisé
que nous devrions être pleins de sagesse, que c'est, pour chacun de nous, bien
loin d'être le cas, et que même si certains en parlent bien, ou mieux la
manifestent clairement, cela ne résout pas pour autant notre problème personnel
à cet égard. Mine de rien, voilà déjà une grande avancée. Mais comment aller
plus loin ?
Si nous pensons savoir intuitivement ce
qu’est la sagesse, si nous constatons qu'elle ne se manifeste pas pleinement en
nous, loin de là, et que rien ni personne ne peut vraiment nous l’enseigner, où
est l’erreur ?
C’est ici qu'apparaît la recommandation
« Connais-toi Toi-même ».
« Connais-toi Toi-même » nous
donne d'entrée une indication majeure : nous ne nous connaissons pas
nous-mêmes. En effet, si nous nous connaissons déjà, quel est l'intérêt de
cette formule ?
Voilà qui est bien surprenant. Nous vivons
depuis de longues années tous les jours avec nous, du matin au soir, et même la
nuit. Nous nous regardons tous les matins attentivement dans la glace, mieux
encore nous sommes très attachés à ce que les autres pensent du bien de nous et
nous aiment. Nous y travaillons beaucoup. Nous cherchons constamment la façon
d'être qui sera la plus adaptée à nos relations et pourtant il est affirmé que
nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Incroyable !
Comment vérifier et valider cette affirmation
bien dérangeante ? Allons voir !
Posons-nous. Tournons le regard vers
l'intérieur. Que voyons-nous ?
Que de pensées, que d'émotions, que de
sensations, toujours changeantes ! Maîtrisons-nous tout cela ?
Sommes-nous capables de prévoir, sans même
parler de décider, notre prochaine pensée ? Et pourtant elle va apparaître,
imprévisible. D'où vient-elle si je ne l'ai ni prévue ni décidée ?
Dans ces conditions, puis-je dire que je me
connais ?
Est-ce que je sais dans quelle humeur, dans
quel état d'esprit je me réveillerai demain matin ?
Dans ces conditions, puis-je dire que je me
connais ?
N'ai-je pas des colères que je vais regretter
ensuite, des pointes de tristesse sans raison apparente, des coups de fatigue
inexplicables ?
Dans ces conditions, puis-je dire que je me
connais ?
Alors que je me veux et me crois tout à
l’écoute d’un ami en difficulté, ou d’un dossier en souffrance, mon esprit
n'est-il pas facilement happé par d’autres sujets ?
Dans ces conditions, puis-je dire que je me
connais ?
Est-ce que je sais, non pas en théorie mais
via un constat direct, ce qui se passe quand je digère bien ou au contraire
quand je ne digère pas. Un rapport avec mon humeur ?
Dans ces conditions, puis-je dire que je me
connais ?
Mais au fond, vu comme ça, est-il vraiment
possible de se connaître ? Avant de répondre à cette question, remarquons que
c'est déjà un grand pas de constater et reconnaître que l'on ne se connait pas
soi-même. Cela ne fait-il pas tomber maintes illusions ?
Nombreux sont ceux qui disent de Socrate, à
qui est attribué le « Connais-toi
Toi-même », qu'il faisait preuve de la plus grande des sagesses,
impressionnant tous ses interlocuteurs, en disant : « Je sais que je ne sais rien », et en affirmant que c'était là
le plus grand des savoirs.
Partant de là, le chemin s'éclaire un peu :
l'erreur n'est pas tant que l'on ignore la sagesse - que l'on connaît
intuitivement - c'est que l'on ne connaît pas ce à quoi l'appliquer, à savoir
soi-même. On ne se connait pas, donc on ne peut pas appliquer la sagesse. Alors
que faire ?
C'est là une autre indication majeure du
« Connais-toi Toi-même » : il
est ainsi affirmé qu'il est possible de se connaître soi-même. Quelle promesse
extraordinaire ! Si je me connais enfin, je saurai où, quand, à quoi appliquer
la sagesse que je connais intuitivement et je serai donc libéré du poids de mes
défauts et de mes faiblesses. Mais quand je me connaîtrai, serai-je le même que
celui qui aujourd'hui ne se connait pas, le même mais en plus sage ?
Il paraît important d'examiner cette question
avant de s'aventurer sur le long chemin du « Connais-toi Toi-même » : où ce chemin me mène-il ? Qu'y a-t-il au
bout ? Cela va sûrement nous aider à trouver quoi et comment chercher.
Et c'est là que la suite classique de la
maxime intervient : « Connais-toi
toi-même … et tu connaîtras l'Univers et les Dieux ».
A mon sens ce n'est pas à prendre comme une
promesse, même si elle est grandiose, mais plutôt comme une indication,
destinée à nous aider : En progressant dans la connaissance de soi-même, on
progresse dans la connaissance de l'univers et des dieux. Mais comment est-ce
possible ? Quel est le rapport entre moi et l'univers et les dieux ? Moi qui
suis faible, limité, périssable, imparfait ! Pourquoi en cherchant à me
connaître, l'univers et les dieux vont se révéler ?
Pour répondre à cette question, regardons de
plus près le processus du « Connais-toi
toi-même ».
Tout d'abord, est-il nécessaire de préciser
que la connaissance en question ne concerne pas ce que les autres peuvent
connaître de nous : notre âge, notre métier, nos talents, notre histoire, notre
physique, nos relations, etc. ? Ce n'est pas notre monde extérieur, ni même
notre image aux yeux des autres, ou bien ce que l'on pourrait dire ou penser de
nous que l'on cherche à connaître. C'est notre monde intérieur qu'il s'agit
d'apprendre à connaître.
Ce monde intérieur, c'est tout ce qui
apparaît lorsque l'on se tourne vers lui, que l'on appelle cela introspection,
recueillement, méditation, faire silence …
Sans vouloir changer ce qui apparaît, juste
le découvrir, en prendre conscience. Sans autre programme que de porter toute
notre attention à ce qui vient, à ce qui apparaît en nous.
Et à force de regarder ce qui apparaît, ce
qui est vu intérieurement, pensées, émotions, sensations, tensions, lourdeurs
et autres agitations diverses - outre les immenses bienfaits que cela nous
procure - un jour viendra logiquement, au premier plan sur l'écran de notre
conscience, non pas ce qui est vu mais ce qui voit, ce qui ressent en
nous, ce qui prend conscience.
Les pensées, les émotions, les sensations, et
autres, qu'est-ce qui voit tout ça ? Quel est l'instrument de la connaissance
intérieure ? Puis-je à son tour mieux connaître cet instrument, organe de la
vision intérieure, du ressenti, de la conscience, sans doute de l'intuition, du
rêve, de la communion, de la prière. Quelle est sa portée ? Où s'arrêtent ses
possibilités ?
Nous a -t-il vu naître ? Nous verra-t-il
mourir ? Voit-il l'invisible ? L'univers ? Les dieux ? Serait-ce notre vraie
nature, impérissable ?
C'est là sans doute une indication plus
subtile du « Connais-toi toi-même et
tu connaîtras l'Univers et les Dieux » : c'est le même instrument intérieur
de connaissance qui te permettra de te connaître toi-même et qui te permettra
de connaître l'univers et les dieux. Cet instrument, que nous désignons plus
haut par « ce qui voit », ne serait-il pas le « sensorium »
que Eckartshausen décrit longuement dans son ouvrage
« La nuée sur le sanctuaire » ?
Et cela éclaire une dernière indication
importante du « Connais-toi
Toi-même » : ne prétends pas connaître l'univers et les dieux avant de
te connaître toi-même, car c’est le processus abouti du « Connais-toi Toi-même » qui te
permettra de connaître l’univers et les dieux. Certes on peut croire se
connaître soi-même, certes la quête mystique est plus attirante si l’on se
tourne directement vers les grands mystères, mais la réalité semble bien être
que le « Connais-toi
Toi-même », aussi long et laborieux soit-il, est un préalable
incontournable.
Pour conclure, nous pourrions faire dire à
notre maxime : « Chaque difficulté à
connaître l’univers et les dieux révèle un manque de connaissance de soi-même »,
et terminer avec cette proposition
amenée par le verlan :
« L’Univers = vers l'Uni ».
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