La sieste
mystique
Pierre SIMON – janvier 2020
Au risque de vous surprendre, nous allons aborder,
avant tout pour en vanter les mérites, le thème de la sieste mystique. C’est un
sujet sans doute plus profond qu’il n’y parait de prime abord, même si nous
l’abordons avec un peu de légèreté voire d’humour, ce que nous nous proposons
de faire.
Nous entendons par sieste un petit somme, de courte
durée. Cela commence par un détachement mental momentané de notre environnement
immédiat, et, si les conditions le permettent, cela génère un assoupissement
voire un léger sommeil.
Et nous dirons que cette sieste est « mystique »,
quand elle intervient dans un moment mystique, c’est-à-dire dans un moment où
nous sommes reliés aux mystères et à la beauté de l’existence, que ce soit dans
la nature, dans un rassemblement humain aux buts nobles, ou dans un édifice
consacré aux rituels.
La sieste mystique est aussi une sieste légère, on
pourrait parler de demi-sieste, où l’on alterne de brèves périodes de
conscience de notre environnement, pour vérifier que tout va bien, que la
sieste peut continuer, et des périodes de quasi-endormissement, où un état
proche du rêve peut se manifester.
Écoutons ce qu’en dit un neuro-psychologue :
« Dans la journée, l'activité du
cerveau est plutôt ancrée dans la réalité, dans ce qui se passe autour de nous.
Au contraire, au cours de la sieste, l'imagination vagabonde. Freud a
montré que notre psychisme comportait une partie consciente et une partie
subconsciente, beaucoup plus vaste. Pendant la sieste, des quantités de bonnes
idées jaillissent du cerveau. Car la sieste, en déconnectant la pensée, permet
d'accéder à l'immense potentiel de créativité et de sagesse qui réside dans
l'inconscient. » Fin de citation.
Ce demi-sommeil ouvre la porte en nous à des
personnages mystérieux qui illustrent par leur façon d’être le plan objectif,
nous laissant croire que nous y sommes encore. En nous fascinant, ces
personnages et leurs mises en scène nous entrainent insensiblement dans les
profondeurs, et parfois nous nous oublions nous-même et dormons quasiment.
Ainsi l’esprit dérive. On s’enfonce doucement dans les
eaux, jusqu’à perdre pied, perdre la conscience objective, puis on reprend
contact avec la terre ferme, la réalité, pour repartir dans une nouvelle
traversée. Dès que cela est possible, nous rejoignons un lieu qui est comme une
île, une île intérieure, une île qui n’appartient qu’à nous, dont le paysage
nous est totalement familier, et où notre détente peut être totale. Quelle
bénédiction ! Nous sommes enveloppés, comme pris dans des bras aimants, les
fameux bras de Morphée.
Il existe même un Dieu de la sieste. Il s'appelle Jasy
Jatere (Yasyyatere) et c'est l'un des dieux
les plus importants de la culture Guaraní, un peuple
amérindien. Jasy Jatere a l'apparence d'un enfant aux boucles blondes et au
sourire malicieux. Toujours muni d'un sceptre en bois, il est invisible et ne
choisit d'apparaître qu'au moment de la sieste.
Cher lecteur, pour résumer, nous dirons que dans la
sieste mystique nous expérimentons un aller-retour entre le monde objectif et
le monde spirituel.
Ainsi, dans un lieu de culte, on écoute parfois d'une
oreille distraite les propos de l’Officiant et l’on en profite pour se tourner
vers le monde intérieur, pour se relier au cœur des choses, à leur réalité
profonde. Nous ne sommes pas dans le monde du rêve mais dans celui de la
rêverie.
Et, tandis que notre esprit vogue tranquillement, notre
corps se détend comme jamais, il devient lourd, pesant, chaud et s’enfonce sur
notre banc. Le souffle s’allonge et s’affine, régulier comme des vagues qui se
succèdent, les épaules s’affaissent, les bras tombent, les tensions se
dissipent et comme l’on dit familièrement, on « pique du nez ». Ne
vous y trompez-pas, c’est l’occasion d’une véritable régénération, où chacune
de nos cellules peut baigner dans cette chaude ambiance mystique, un moment
hors du temps.
La sieste mystique nous amène aussi à recevoir les
images portées par notre respiration, ce qui est très profitable, et assez
proche d'un travail de respiration mystique. Idéalement, le souffle et l'âme
fusionnent, le souffle devient l'âme et l'âme devient le souffle. Comme le dit un
rituel, « l'âme se libère de l'emprise des contingences matérielles ».
Et c’est donc un moment d’intense régénération émotionnelle.
Écoutons
à nouveau le neuro-psychologue : « C'est
ce laisser-aller à ce qui est déstructuré en nous qui est un facteur
d'équilibre. La sieste, c'est une certaine façon de se relier à son
inconscient en se repliant sur soi-même pour reconstituer son intégrité
émotionnelle et spirituelle »
Nous approchons là du monde mystérieux de la nuit, du
sommeil et des rêves. Peut-être l’avez-vous remarqué, lorsque l’on ferme les
yeux et que l’endormissement commence, une lumière particulière, douce et
profonde, apparaît, se lève dans notre esprit. C’est ce que le bouddhisme
tantrique appelle « l’état de lumière naturel ». Si nous
sommes dans un lieu de culte, cette lumière sert de cadre à une autre lumière, celle-ci
de nature spirituelle, je peux parler de la lumière propre au rituel. Idéalement,
nous profitons de cette lumière pour éclairer en nous quelques demeures encore
obscures.
Mais, cher lecteur, qu'est-ce qu'une demeure obscure ?
C’est simplement de la vie en nous qui ne sait pas se relier à la Conscience
universelle. Éclairer la demeure obscure, c'est lui montrer que la Conscience
universelle est en elle, au cœur de sa propre conscience. Et le sentiment de
bien-être que l'on ressent après un rituel, vient du fait qu'en effet, quelques
demeures obscures en nous ont reçu la lumière, l’ont découverte en elles.
Pour aller plus loin, c'est en apprenant à éclairer
les demeures obscures en nous que nous apprenons à les éclairer autour de nous.
En apprenant à recevoir, on apprend à donner, or l’inverse est également
vrai : En apprenant à donner on apprend à recevoir. C’est le sens profond
du service mystique. En donnant de son temps et de son énergie, par pur
altruisme, dans le service mystique, on s’aperçoit que l’on reçoit, beaucoup, et
que nous apprenons à recevoir.
Mais voilà que nous sommes passés de la sieste
mystique au service mystique. Deux notions que l’on pourrait facilement
opposer, mais qui sont plutôt complémentaires. Dormir tout le temps n’est
surement pas une bonne idée, mais travailler tout le temps non plus. Et le mieux
réside sans nul doute dans leur alternance harmonieuse. Travailler permet de donner et de recevoir,
mais c’est en se reposant que l’on va intégrer les choses et en profiter au
fond de nous-mêmes. Et on aura sans doute des siestes mystiques d'autant plus
fructueuses que l’on est peu enclins au laisser aller, à l'oisiveté, voire à la
paresse.
Le côté tranquille, apaisant, du lieu de culte, où
« notre âme trouve asile dans une ambiance harmonieuse », nous
invite à l’intériorité. Si nous connaissons déjà bien le rituel du moment, le
terrain est d’autant plus propice à la sieste mystique.
En effet, même si on connaît par cœur ce rituel, même
si on y découvre et on y ressent à chaque fois de nouvelles choses, nous
pouvons simplement nous laisser prendre par l’ambiance. Car, au-delà de ce que
dit l’Officiant, qui reste bien évidemment essentiel, le lieu consacré à la
spiritualité, et le rituel qui s’y déroule, sont un moyen tout à fait
privilégié de communion avec notre âme, avec les Maîtres invisibles, avec le
Dieu de notre cœur.
Et cette communion se fait pour certains, le plus
souvent involontairement, via une sieste mystique. Par ce biais ils reçoivent
l’énergie ou le réconfort dont ils ont besoin, l’intuition qu’ils attendent, ou
simplement les douces retrouvailles si chères à leur cœur. Dans ces moments, si
nous sentons l’assoupissement possible, cherchons néanmoins à nous rappeler de
toutes les impressions que nous pourrons recevoir. Et si nous nous sommes
assoupis par mégarde, ne nous en faisons pas le reproche.
Mais, cher lecteur, ne nous méprenons pas non plus.
Cet éclairage d’aujourd’hui sur la sieste mystique n’est pas à prendre comme une
invitation à dormir pendant les rituels ! Ne serait-ce que par le respect
dû au lieu, aux officiants et aux fidèles présents. Et, une fois encore, ne
négligeons pas les textes du jour, ni évidemment celui du rituel, même si nous
pensons le connaître par cœur, car ces textes constituent en eux-mêmes une
source inépuisable de communion et d’inspiration et nous n’en n’aurons jamais
fait le tour sur tous les plans.
La sieste mystique apparaît donc, simplement, comme
une troisième forme de communion, après la prière et la méditation. La prière
est une communion volontaire et dirigée. La méditation, dans sa forme passive, suppose
d’être purement réceptif, mais attentif. La sieste mystique quant à elle est un
lâcher-prise total, jusqu’à l’assoupissement et la rêverie, guidés par le
contexte ambiant. Et parfois, c’est par ce biais que nous viennent des
révélations, des visions, des réminiscences ou des expériences marquantes.
De plus, contrairement à la prière et à la méditation,
la sieste mystique n’est pas synonyme de solitude, son caractère mystique
provenant de l’harmonisation avec l’environnement. Grâce à cet environnement,
mystique et protecteur, on peut s’abandonner en toute confiance. En effet, il
faut une présence aimante autour de nous pour nous bercer et nous protéger. Citons
les paroles de Paul Valery : « Comment se peut-il que l’on ose
s’endormir ? Quelle confiance dans l’ordre et la constance du monde ! ».
En cela, dans un lieu de culte, les fidèles nous
entourant sont importants pour la qualité de notre sieste. Celle-ci sera
d’autant plus douce si vous sentez bien entre vos voisins, si vous les percevez
comme des êtres chers. Vous-mêmes, veillez à protéger de votre affection les
siesteurs potentiels qui vous entourent, car la paix qu’ils pourront ainsi
trouver est sans doute ce qu’il y a de plus précieux.
Et si votre voisin s’assoupit, au point d’émettre
quelques ronflements sonores, dites-vous qu’il vit sans doute une très belle
expérience. Le réveiller serait peut-être même l’arracher à un embrassement
divin. Si vous devez néanmoins le faire, soyez infiniment gentils et délicats.
___
Siesteuses et siesteurs, nous sentons bien que durant
le sommeil, un « œil intérieur » s’ouvre. Ceci n’est-il pas manifeste
dans le rêve ? Or la sieste mystique est peut-être le meilleur moyen pour
prendre conscience de cet œil intérieur. La maîtrise de ce sens intérieur est
ce que le grand mystique allemand Eckartshausen nomme
le développement du « sensorium intérieur » dans le livre
« La nuée sur le sanctuaire ». Eckartshausen
explique que ce sensorium, incorruptible et transcendant, est l’organe
indispensable permettant au mystique de percevoir la lumière de la sagesse
divine.
Comme vous le savez, Dieu est inconnaissable, nous ne
pouvons pas le voir, rarement l’entendre, surement pas le penser, nous pouvons
seulement le ressentir, et pour cela, il nous faut éveiller cet organe sensitif
intérieur dont parle Eckartshausen. Son ouverture est
sans doute l’un des effets majeurs de nos méditations régulières, de nos
prières régulières et de nos autres expériences sacrées, mais également, de nos
siestes vraiment mystiques dans un lieu consacré à la spiritualité.
IDÉES-FORCES
La sieste commence par un détachement mental momentané
de notre environnement immédiat. Si les conditions le permettent, cela génère
un assoupissement voire un léger sommeil.
La sieste est « mystique », quand elle
intervient dans un moment où nous sommes reliés aux mystères et à la beauté de
l’existence, notamment dans un lieu de culte.
Dans ce demi-sommeil des personnages mystérieux nous
laissent croire que nous sommes encore dans le plan objectif, tout en nous
entrainant insensiblement dans les profondeurs.
C’est l’occasion d’une véritable régénération, où
chacune de nos cellules peut baigner dans une chaude ambiance mystique, un
moment hors du temps.
Une lumière particulière, douce et profonde, apparaît
et sert de cadre à la lumière propre au rituel.
La sieste mystique et le service mystique sont
complémentaires, en nous apprenant à donner et à recevoir.
Si nous sentons l’assoupissement possible, cherchons à
nous rappeler de toutes les impressions que nous pourrons recevoir.
Nous n’aurons jamais fait le tour, sur tous les plans,
des textes dits au cours d’un rituel.
La sieste mystique est une troisième forme de
communion, avec la prière et la méditation. Par ce biais peuvent nous venir des
révélations, des visions, des réminiscences ou des expériences marquantes.
Veillez à protéger de votre affection les siesteurs
potentiels qui vous entourent, car la paix qu’ils pourront ainsi trouver est
sans doute ce qu’il y a de plus précieux.
L’ouverture de notre « œil intérieur »
est l’un des effets majeurs de nos méditations, de nos prières et de nos
expériences sacrées, mais également, de nos siestes vraiment mystiques dans un
lieu consacré à la spiritualité.
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